La retouche photo est une technique aussi vieille que la photographie elle-même. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, le public en général ne savait que très peu de choses sur la manipulation de photo, si ce n’est que des photographes jouaient avec des « chimies » dans des « laboratoires » sans lumières, et que des graphistes faisaient de toutes aussi obscures manipulations sur des ordinateurs.
Puis, vint l’accès grand public à des logiciels d’édition numérique, dont le plus connu, Photoshop. Rapidement suivit par la démocratisation de la photographie avec la venue du numérique. Et voilà que du jour au lendemain, des millions de personnes à travers le monde se sont exprimés : mais c’est de la fraude! On a retouché l’image!
Hé oui! On a retouché l’image… Et après? On l’a toujours fait! Les magazines qui publient des photos non retouchées ne sont plus de ce monde. Les agences de voyages qui vous présentent des photos non retouchées dans leur dépliant ne sont plus en affaire.
Là où ça fait mal.
Ce qui a choqué l’opinion publique, c’est d’apprendre que pendant tout ce temps, il a été berné. Enfin, est-ce réellement être berné? Soudainement, les seins d’une actrice, les jambes d’un acteur et les spectaculaires paysages d’une brochure ne sont plus réels. C’est ça qui fait mal à apprendre.
Du côté des photographes, ce qui fait le plus mal, c’est que le public n’a pas su faire la différence entre retouche et trucage. Et la différence est parfois bien mince. Tellement mince, que la ligne se trace selon la moralité de chacun.
Retouche
La retouche d’une photo est tout ce qu’il y a de plus normal pour tous les professionnels de l’image. Leur but est simple : proposer la meilleure image possible. La caméra, les filtres devant les lentilles et Photoshop sont des outils qui permettent de faire des retouches. De façon générale, on admet que la retouche photo est la modification des niveaux de la photo, en tout ou en partie.
Une photo de plage avec un ciel bleu azur peut avoir été faite de différentes manières : ajout d’un filtre polarisant sur la lentille, ajout d’un filtre teinté bleu semi-transparent, photographie High Dynamic Range (HDR), exposition multiple. Dans cette liste, aucun moyen informatique n’a encore été nommé. Comment les pourfendeurs de la droiture qui s’élèvent contre la retouche photo classeront-ils cette photographie? L’augmentation de la saturation du bleu au moyen de l’ajout d’un filtre sur une lentille est-il moralement plus acceptable que l’augmentation de la saturation dans Photoshop?
Il existe aussi un grand paradoxe dans le monde de la photographie numérique. Certains puristes ne jurent que par le format RAW, qui est un format de données brutes, sans aucune intervention du processeur de la caméra. Ce format est non seulement « non compressé », mais on s’assure que les réglages de la caméra (décidé par les ingénieurs du fabricant) ne modifient pas les caractéristiques de l’image. Or, pour justement pouvoir voir une image RAW, le photographe doit faire des ajustements dans un logiciel (comme Photoshop)! Autrement dit, ces puristes de l’image se contraignent eux-mêmes à faire des retouches. Pour ceux d’entre eux qui se révoltent dès qu’ils entendent parler de retouche, je les plains.
Et que dire de la chambre noire? Du temps de la photographie argentique, le développement se faisant en chambre noire, on tirait autant de copie que nécessaire en modifiant chaque fois les chimies de développement pour obtenir le meilleur résultat possible. Donc, on faisait des retouches! Sauf qu’ici, c’était soit le photographe lui-même qui effectuait ces réglages (pour une très petite minorité), soit un technicien de laboratoire, pour le grand public. Mais comme personne ne connaissait le processus, personne ne s’en offusquait…
Trucage
La démocratisation des logiciels de retouche (qui va toujours en s’accentuant grâce aux logiciels libres comme GIMP) permet aujourd’hui aux plus néophytes de modifier à leur guise une image, sans notions graphiques préalables. Bref, ça leur permet de truquer une image, soit d’y ajouter ou enlever des éléments.
Faire un trucage est-il moralement plus acceptable qu’une retouche? Encore faut-il savoir comment on nous présente ledit trucage. Si on affirme que la photo est originale, c’est-à-dire qu’elle nous est présentée telle qu’elle a été prise, alors il y a fraude morale. On nous ment. Mais si la personne admet d’amblé que la magnifique image qu’elle nous propose est truquée, alors pourquoi cette image devrait être remise en doute sur le plan artistique?
Le mot trucage déplait parfois, alors on utilise des termes plus génériques, comme représentation, photographie artistique ou montage. C’est du pareil au même. S’agit de ne pas choquer les gens. Une choucroute est certainement un met plus appétissant que du chou qu’on a laissé macérer dans des excréments lactiques de bactérie pendant des mois. C’est pourtant la même chose!
La juste valeur
Avec la découverte de la retouche photo et son association injustifiée à la tromperie, on a malheureusement balayé sous le plancher un art à part entière. Le métier de graphiste ou de photographe graphiste est un métier en soi. Les grosses boîtes de production ont un département de retouche bien séparé de celui de la photographie. Pour qu’un photographe professionnel remette l’ensemble de son travail entre les mains d’une tierce personne, le graphiste, la confiance doit être totale. Et inversement, le graphiste doit pouvoir décoder la photo de la façon que le photographe l’a fait, afin de la rehausser.
Les graphistes ne sont pas des amateurs, loin de là. À preuve : la plupart du temps, les photos ne semblent même pas retouchées! Voilà un signe d’excellence. Lorsqu’un médecin vous guérit, lorsqu’un garagiste répare votre véhicule, lorsqu’un menuisier vient chez vous, et qu’après leur intervention, tout semble magnifique comme si ça avait toujours été comme cela, n’est-ce pas remarquable? Le graphiste est aussi de ceux-là. Ceux dont la perfection du travail le rend invisible. Et cette perfection à un prix, souvent basé sur un talent inné, développé au fils des apprentissages et des ans. C’est là sa juste valeur.
Une image pour ce qu’elle est
Finalement, lorsque nous regardons une image, que voulons-nous voir? Une belle image. Point. Qu’elle ait été retouchée ou non m’importe peu. Si elle a été effectivement retouchée et que je le sais, alors je ne peux que m’incliner devant le talent de celui qui a pris l’image, et de celui qui l’a retouché.
Reste que la frustration derrière la retouche photo est compréhensible. Cette conscientisation nous fait maintenant admettre que cette sublime femme aux formes généreuses que nous voyons sur papier glacé, à la peau veloutée et aux lèvres parfaites n’aura jamais existé… que sur ce papier photo. Frustrant, hein?